Rééquilibrer les rapports de forces entre les entreprises, enjeu majeur de la réindustrialisation en France

De manière générale, le déclin industriel français ne s’explique pas par un manque d’efforts et d’efficacité collectifs, mais par des rapports de force déséquilibrés entre les entreprises françaises.

En effet, les explications économiques « traditionnelles » de ce déclin liées au coût du travail en France, à sa productivité, sa spécialisation géographique, son effort insuffisant en matière de recherche et développement, sont toutes contestables. La France souffre il est vrai d’un positionnement sur des produits de trop faible valeur ajoutée par rapport à son coût du travail. C’est une faiblesse qui résulte du déficit d’investissement des entreprises en France puisqu’en 30 ans, le résultat brut des entreprises a presque triplé alors que les dividendes versés aux actionnaires ont été décuplés.

Nonobstant ce manque d’investissement, la France aurait intérêt à opter, afin de renforcer sa compétitivité, pour une stratégie industrielle fondée sur la flexibilité et la diversité d’une production industrielle associée à des services de haute valeur ajoutée. Mais il est avant tout indispensable d’agir sur les rapports de force économiques caractéristiques du capitalisme français.

Aujourd’hui, c’est une évidence pour tous que les entreprises susceptibles de créer de l’emploi en France sont les ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire) et les PME. Or, leur développement est entravé par leur manque d’indépendance puisque 9 sur 10 appartiennent à un grand groupe. Plus précisément, 6 sur 10 appartiennent à un groupe français et 3 sur 10 à un groupe étranger. La moitié des salariés des ETI sous contrôle étranger travaillent dans l’industrie. Or, la nationalité du capital et la taille des entreprises influent sur la localisation des entreprises. Ainsi, alors que l’industrie française pèse environ la moitié de l’industrie allemande, elle investit deux fois plus à l’étranger que l’industrie allemande, caractérisée par le contrôle du capital de ses nombreuses PME par des familles allemandes. A contrario, le capital des entreprises du CAC 40, qui ont largement recours au financement sur les marchés financiers internationaux,  est fortement internationalisé puisqu’il est à 46% détenu par des actionnaires étrangers. Cela explique en partie pourquoi ces entreprises investissent largement à l’étranger, au-delà de leur importance qui leur permet plus facilement de mettre les territoires en concurrence avec la mondialisation économique. Leur puissance leur permet aussi de bloquer le développement des PME-ETI concurrentes, qui peinent à accéder à des financements bancaires. Enfin, le dialogue avec les pouvoirs publics pour nouer des « pactes de responsabilité », est incompatible avec la logique des marchés financiers.

Ces choix d’investissement à l’étranger et en particulier dans les pays à bas coût de production ne profitent pourtant qu’en partie aux consommateurs. On estime ainsi que 40% des entreprises de biens de consommation qui ont délocalisé n’ont pas répercuté dans les prix les gains obtenus sur les coûts de production.

Les pouvoirs publics ont estimé en 2012 qu’il faudrait 100 milliards d’euros (Md€) investis dans le capital des grandes entreprises françaises pour qu’elles retrouvent des marges de manœuvre face aux investisseurs étrangers (cf la note « Le deuxième pilier du civisme économique : l’épargne »). Parfois aussi, des nationalisations temporaires opérées par l’Etat d’entreprises stratégiques s’avèrent opportunes, lorsque leur activité est économiquement viable mais que l’actionnaire majoritaire ferme des usines dans le cadre d’une stratégie purement financière.

Le contrôle public du capital des entreprises est un levier important pour influencer la gouvernance des entreprises, mais il en existe d’autres. Le droit et la fiscalité peuvent aussi permettre de rééquilibrer les rapports de force entre grandes entreprises et PME. Ce rééquilibrage vise à donner plus de poids aux fournisseurs face à leurs grands donneurs d’ordre, afin qu’ils puissent dégager des ressources pour développer leurs entreprises et préserver l’emploi. Il vise aussi, en faisant payer aux grands groupes la charge fiscale qu’ils doivent acquitter, et qu’ils minorent par des stratégies d’optimisation fiscale, à donner des ressources à l’Etat pour qu’il puisse faciliter le développement des PME/ETI à fort potentiel, par l’octroi de crédit et la prise de participation au capital. 

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